A la hauteur de sa légende
Participants : Jonas et Valentin
Lieu : Gouffre de la Salamandre, Tavannes, Berne
Date : 25.10.26
Photos : Jonas Stöcklin
Il y a, dans notre région, des grottes qui possèdent une aura de légende, avec des réputations dépassant de loin les frontières cantonales, comme la grotte de Milandre, par exemple. Il y en a d’autres qui dégagent une aura bienveillante, dans lesquelles on emmène les débutants ou les enfants lors des Passeports vacances, comme le Touki-Trou. Il y a aussi les grottes qui imposent le respect, généralement les grandes classiques, comme le Creux d’Entier. Et puis, il y a celles qui dégagent une aura menaçante. Celles qui sont interdites aux néophytes, celles dont on ressort épuisé, courbaturé, et même couvert de bleus. Celles dont on vous parle avec un sourire en coin, que seules celles et ceux qui y sont déjà passés peuvent comprendre. La Salamandre fait partie de cette dernière catégorie.
Pour ajouter à sa légende, la sortie prévue ce jour-là était pourtant très loin de nous y conduire. À l’origine, Valentin avait proposé d’aller creuser au Lôtier, et plusieurs membres du club s’étaient montrés enthousiastes et disponibles. Mais la sombre roue du destin s’était déjà mise en mouvement, et le creusage fut annulé quelques jours auparavant à cause d’une météo annoncée venteuse et pluvieuse. Valentin et Jonas décident alors de se rabattre sur le Creux d’Entier, accompagnés de jeunes motivés à rejoindre le GSP. Mais une fois de plus, ce beau projet tombe à l’eau le matin même ! La maladie ayant cloué les futures recrues au lit, Valentin et Jonas se retrouvent, une fois encore, en tête-à-tête. C’est alors que Jonas pose la question fatidique : « Salamandre ? »
Il faut savoir que Valentin n’y est encore jamais allé, mais qu’il a eu l’occasion de discuter avec des personnes qui l’ont visitée. Le portrait qu’elles lui en ont dressé a largement suffi à le convaincre d’éviter cette grotte aussi longtemps que possible. Il avait d’ailleurs refusé la première fois qu’on lui avait proposé d’y faire une visite. Mais l’aura menaçante de cette cavité exerce une force d’attraction à laquelle il est difficile de résister. Et ce dimanche-là, le destin a décidé que le temps était venu pour Valentin de l’affronter. Dicté par la folie, emporté par le courant inexorable de sa propre perte, il accepte donc la proposition. Pauvre malheureux.
Il retrouve Jonas chez lui, à Loveresse, puis ils font voiture commune jusqu’à la forêt des ténèb… de Tavannes, dans laquelle s’ouvre l’entrée du gouffre. Pour rappel, le vent souffle et la pluie pleut, ajoutant une ambiance tout à fait appropriée à cette expédition. Motivés par la température ambiante, ils se changent très vite et se rendent au lugubre cabanon de jardin posé sur l’entrée.
Valentin, toujours pris d’une fièvre délirante, trouve que la descente se passe bien. La grotte est très étroite, aussi bien dans les parties horizontales que dans certaines verticales. Mais les deux amis avancent à bon rythme, et même le méandre des Pailles, avec son fameux boyau infâme, est franchi sans trop de difficulté. Valentin commence donc à se rassurer : finalement, cette grotte n’est peut-être pas si terrible ! Le pauvre garçon a néanmoins oublié un détail important : la gravité. Amie à la descente, elle ne le sera pas à la montée…

Jonas, voyant l’illusion dans les yeux de son compagnon, pousse le vice en lui assurant : « Tu verras, c’est plus facile à la montée. » Diabolique. Mais Valentin, faisant preuve d’une naïveté criminelle, le croit sur parole.
Arrive alors le moment de bascule : la Salle chercheuse. Avec ses volumes remarquables (toutes proportions gardées), elle marque le point final de la descente. Après avoir pris leur casse-croûte, Jonas et Valentin entament donc la remontée.
Et c’est fastidieux.
La gravité a manifestement augmenté pour une raison encore inconnue. Une anomalie locale, sans doute, qui rend chaque mètre difficile. Le méandre des Pailles ne pardonne rien : chaque erreur se paie par un pied, un genou ou un autre équipement coincé. Les positions deviennent de plus en plus improbables, au point que Valentin finit par faire remarquer qu’ils ressemblent davantage à des hiéroglyphes qu’à des spéléos. Jonas se voit copieusement insulté, mais avec amour, par Valentin, qui réalise que non, ce n’est pas plus facile à la remontée (qui l’eût cru ?). Pour se faire pardonner, et parce que c’est un bon prince, Jonas porte le kit et s’en sort quand même mieux que Valentin. Même s’il est déjà venu plusieurs fois et connaît bien la grotte, c’est tout à son honneur.
Au fil de la montée, l’ampleur de la tâche qu’il reste à accomplir pour sortir use presque autant le moral que la grotte use le physique. Il se pourrait que l’on entende encore les échos des deux spéléos (de l’un des deux surtout), qui se plaignent et évacuent leur frustration par de nombreuses insultes qu’on ne répétera pas ici.
Le boyau infâme, les têtes de puits, les passages étroits : tout semble dix fois plus dur à la remontée. Et la grotte n’en finit pas. Il y a toujours un passage supplémentaire qu’on avait oublié. Chaque fois que l’on croit apercevoir le bout du tunnel, un nouveau puits étroit, sans prises pour s’accrocher, ou une autre étroiture se dresse pour faire durer encore le plaisir. La Salamandre ne semble pas décidée à recracher ses dernières proies…

Mais la récompense finit par arriver, et le duo retrouve enfin la lumière du j… de la nuit ! Eh oui, après huit heures passées sous terre, la nuit d’automne est déjà tombée.
Et c’est à ce moment que se produit un effet étrange, un effet dont Jonas avait théorisé l’existence pendant la journée : le syndrome de Stockholm envers une grotte.
En effet, Valentin, peut-être rendu fou par l’effort fourni et la torture mentale subie, se sent alors envahi par la gratitude et la joie, et éprouve désormais de l’affection pour le gouffre dont il vient pourtant de s’extirper à grand renfort de complaintes. L’idée de retourner prochainement dans cette même grotte ne lui déplaît même pas. Très étrange, et même un peu inquiétant…
Pour des questions de simplicité, nous appellerons désormais ce phénomène le syndrome de la Salamandre. Nous laissons le soin à nos collègues spéléopsy de commencer une thèse sur le sujet.
Après un kebab bien mérité, nos deux aventuriers rentrent chez eux, fatigués, courbaturés, mais heureux, avec de nouvelles histoires (et de nouveaux bleus) à raconter.
La Salamandre, elle, reste tapie dans le sous-bois, silencieuse, attendant avec impatience ses prochaines victimes…























































